Le retour d'Alain Platel: tauberbach. Interview

Dix ans après sa première invitation avec « Wolf », le chorégraphe belge Alain Platel est de retour aux Theatertreffen avec sa nouvelle création « tauberbach ». La pièce est inspirée par « Estamira », un documentaire de Marcos Prado qui montre la digne survie d’une femme schizophrène dans un bidonville brésilien, et comprend les enregistrements réalisés par l’artiste Artur Zmijewski de sourds interprétant à leur manière la musique de Bach.

Nathalie Frank: Qu’est-ce qui vous a mené à Estamira?
Alain Platel: J’ai vu ce documentaire il y a 8 ans déjà, j’ai tout de suite adoré Estamira. Je l’ai depuis gardé avec moi, en le montrant de temps en temps aux danseurs, en espérant que ça puisse insuffler quelque chose, d’une manière ou d’une autre. Et quand Elsie [De Brauw, actrice intégrée au projet] m’a demandé de faire une pièce avec elle, je me suis dit que c’était un personnage qui pourrait l’inspirer.

NF: C’est donc elle qui vous a sollicité?
AP: Oui. Elle travaille aussi à Gent, je l’avais déjà vue dans plusieurs pièces, je me suis aussi invité au conservatoire à côté de notre studio où elle travaille de temps en temps pour regarder des répétitions. Et puis à un moment donné elle m’a dit qu’elle aimerait bien faire une pièce avec des danseurs – c’est donc en effet parti d’elle.

NF: Comment avoir intégré une actrice à votre groupe de danseurs?
AP: C’est une question qu’on m’a posé plusieurs fois, mais au fond j’ai toujours travaillé avec des compagnies très diverses, avec des acteurs, des danseurs et des non-professionnels, des personnes âgées, des enfants. Travailler avec une actrice n’est donc pas rare ou extraordinaire pour moi. Par contre la rencontre avec Elsie, ça c’était unique. Pendant les premiers mois de répétitions nous avons surtout, comme à mon habitude, travaillé avec l’improvisation : c’est un moment où tout est possible, toute source peut entrer dans le processus : musique, danse, opéra, film… Petit à petit on découvre de quoi on a vraiment envie de parler. Le personnage d’Estamira était une des sources, et finalement ça nous a vraiment aidé à raconter une histoire. Mais le résultat, ce n’est pas seulement l’histoire d’une actrice parmi les danseurs : c’est une histoire de six personnages qui, à leur manière, essayent de vivre et survivre leur vie.

NF: Dans cette pièce il est question de survie et de dignité..
AP: N’ayant pas de passé ‘pro’ [avant de faire des spectacles, Alain Platel était orthopédagogue] mon moteur, pour faire du théâtre et de la danse, c’est d’y chercher ce qui pourrait dire quelque chose sur le monde dans lequel on vit. Dans mes premières mises en scène c’était encore surréel, abstrait, et petit à petit c’est devenu la chose la plus importante. Je n’ai pas envie de faire des messages clairs mais de raconter les gens. Je crois que dans cette pièce où la pauvreté est très visible, la pauvreté est au fond une métaphore pour montrer des gens qui essayent, dans n’importe quelle situation, en ayant très peu, d’exprimer une joie de vivre.

NF: Pourquoi avoir intégré à ce travail la musique de Bach chantée par des sourds?
AP: La première fois que j’ai écouté cette musique, ça m’a fait un grand effet. J’avais envie de l’utiliser un jour mais il fallait trouver un bon moment parce que j’avais une certaine gêne aussi. Cette fois pendant les répétitions j’ai senti que c’était le bon moment. Bach a toujours été une inspiration depuis que je crée, et cette musique, très spécifique et unique, est une forme d’interprétation de Bach que j’adore. J’ai toujours considéré ce compositeur comme ayant écrit une musique très sentimentale et émotionnelle plutôt que mathématique.

NF: tauberbach tourne depuis le mois de janvier. Est-ce qu’au fur et à mesure des reprises, votre sentiment par rapport à la pièce évolue?
AP: Avant la première déjà, je sentais que c’était une pièce qui me plaisait beaucoup. Mais je ne pouvais pas le décrire, je ne pouvais pas encore l’expliquer. Maintenant c’est vrai, avec les analyses qu’on en fait, et les retours qu’on reçoit du public, je peux me l’exprimer un peu mieux, mais pas encore très bien. Parce que bon, une pièce c’est quelque chose qui se passe dans le réel, et avec ce rapport entre ce qui se passe sur scène et le public – l’écrire ou l’analyser, c’est beaucoup plus difficile.

Interview réalisée par téléphone pour le numéro de mars de Berlin Poche

Skizzenbuch zu „Reise ans Ende der Nacht”


Dorothy Siegl hat während der vierstündigen Vorstellung von Frank Castorfs „Reise ans Ender der Nacht”  zwölf Bilder skizziert. Sie spiegeln die Atmosphäre der Bühne wieder. Die Skizzen hat sie dem TT-Blog spontan nach der Aufführung geschenkt. TT-Bloggerin Nathalie Frank hat sich ebenfalls grafisch mit Frank Castorf auseinandergesetzt. Sie fertigte eine Zeichnung des Regisseurs bei Publikumsgespräch. 

During the 4 hours of the show Dorothy Siegl did sketch a dozen of pictures that capture the atmosphere of this “Journey to the End of the Night.”

Pendant les 4 heures de spectacle, Dorothy Siegl a réalisé une douzaine d’esquisses dans le noir qui captent l’atmosphère de ce “Voyage au bout de la nuit”.

TT-Skizze // Sketch #4

Castorf

Frank Castorf: “Some people would love to be worst than they actually are… Céline was one of those”

Frank Castorf: “Il y a des gens qui aimeraient être plus mauvais qu’ils ne le sont en réalité… Céline était l’un d’eux.”

Nach der gestrigen Aufführung von „Reise ans Ende der Nacht” vom Residenztheater München, gab es ein Publikumsgespräch, u.a. mit dem Regisseur Frank Castorf. Das digitale Gezwitscher, das beim Tweetup in der letzten Reihe im Rang bereits während der Vorstellung geführt wurde, fand unter dem Hashtag #TTReise statt. Dorothy Siegl war auch in der Aufführung und fertigte unmittelbar Zeichnungen an, die sie dem TT-Blog im Anschluss spontan schenkte.

Première invitation aux TT: L' “Oncle Vanya” de Robert Borgmann

Manque d’imagination ? Raisons structurelles ? Le jury des Theatertreffen a tendance à inviter, année après année, toujours les mêmes metteurs en scène à présenter leurs travaux les plus “remarquables”. Dans ce contexte, les metteurs en scène nouvellement admis au club sont d’autant plus intrigants. Deux jeunes recrues cette année: Susanne Kennedy, dont le “Fegefeuer in Ingolstadt” a été inauguré hier soir, et Robert Borgmann avec son “Oncle Vania” de Stuttgart, un classique de Tchekhov – l’illustre auteur russe est, lui, un vieil ami du festival, le deuxième auteur le plus “invité”, après William Shakespeare.

 

L’”Oncle Vania” de Borgmann – le 7ème Oncle Vania de l’histoire des Theatertreffen – surprend par son rythme lent, ses images fortes et inattendues, et sa libre restructuration du texte dans la deuxième partie. “Impossible d’imaginer ce genre d’interprétation libre dans un pays anglophone !” affirme mon voisin, un Professeur de théâtre du Canada, qui travaille actuellement sur un ouvrage comparatif à propos des mises en scènes des classiques.

Une image reste scotchée dans mon esprit après le spectacle : une poignée de personnages, éparpillés parmi des chaises de jardin, se parlent sans passion, encerclés par une vieille Volvo qui leur tourne autour, comme en mouvement perpétuel. Ils ont l’air complètement coincés. Ce sentiment est accentué par une musique répétitive (belle composition de Webermichelson) soulignée par d’infinis cris de cigales. C’est l’image de personnages désillusionnés, étriqués, qui ne communiquent plus qu’en se mentant les uns les autres. La jeune et jolie Elena (Sandra Andrejewna), qui joue au badminton avec un membre du public drapée d’un drapeau américain, s’ennuie affreusement dans son union avec le vieux Prof. Serebryakov (Elmar Roloff), si imbu de lui-même qu’il ne voit plus personne. Ils séjournent dans la propriété qui appartenait à l’ancienne femme de Serebryakov, gérée depuis sa mort par sa fille Sonia (Katharina Knapp) et son frère, l’oncle Vania (Peter Kurth). Sonia aime le docteur Astrov (Thomas Lawinky), misanthrope au possible, qui leur rend fréquemment visite, attiré par la beauté d’Elena..

La scène est incroyablement déprimante et ennuyeuse, comme une médiocre barbecue-party dans une banlieue américaine sinistre. Assumant un rythme léthargique, décrit par Christoph Leibold, membre du jury comme un “choix courageux”, Borgmann perd un certain nombre de spectateurs avant la fin de la première partie et gagne les autres pour toujours. Il faut prendre le temps de s’habituer à la lenteur pour la savourer pleinement : l’effort est récompensé par la sensation de les comprendre en profondeur, Serebryakov, Sonia, Elena, Astrov et Vania. Et la liberté d’interprétation de Borgmann faite d’associations d’images est un régal, à commencer par sa scène minimaliste qui comprend la vieille Volvo, des néons dans un caddie et des personnages suspendus au plafond.

“Quand je lis un texte”, explique le metteur en scène, “la première chose qui m’apparaît sont les images, comme ce moment où Vania tombe du ciel. Certaines images peuvent être absurdes, ensuite je les assemble et cela prend sens. C’est à partir de là que ces images se remplissent de personnages.” Ceux-ci sont interprétés de manière assez libre également par l’excellent ensemble de Stuttgart, passant d’exagérations très théâtrales à un jeu presque naturaliste. “Cette liberté était partie intégrante de l’ambiance de travail”, explique l’actrice Katharina Knapp. “Tous les matins nous avons commencé la journée par une séance commune de yoga. Nous avons ainsi développé une telle confiance les uns dans les autres que tout était permis.”

Et tout a été essayé : non seulement Vania tombe effectivement du ciel mais Elena hurle la moitié de son texte dans des costumes extravagants, Sonia déclame seule, avec l’aide de haut-parleurs qui lui répondent, tout le 4ème acte avant que le 3ème acte ne commence alors que tous les autres personnages sont enfermés dans la Volvo, et Vania s’invente tout d’un coup un passé tragique en citant, dans un long monologue, une autre nouvelle de Tchekhov, “La Peur”. Certaines de ces tentatives fonctionnent mieux que d’autres mais l’un dans l’autre, cet “Oncle Vania” laisse une forte impression. Et cela est probablement en partie dû au talent de Borgmann pour les fins remarquables, qu’il s’agisse du show hystérique d’Elena sur le toit de la voiture dans le noir avant la pause, ou de la géniale fin de la pièce (attention spoiler!): alors que tout le monde est parti, Sonia et Vania, laissés seuls à leur destin misérable, sont assis en silence et Sonia se coupe les ongles, bruyamment, en attendant de meilleurs jours.

“Il faut que je le revoie à la télé”, conclue mon autre voisine, une dame d’un certain âge qui ira aussi voir une bonne moitié des pièces présentées aux Theatertreffen. Après avoir été très déçue par la première partie (“Je ne m’étais jamais ennuyée avec Tchekhov!”), elle a admis avoir bien aimé la pièce après la fin de la deuxième partie. Vous pouvez partager avec elle ce programme télé le samedi 17 mai à 20h15 sur 3sat ou ne pas attendre aussi longtemps et profiter de l’ambiance du festival, gratuitement, en assistant à la projection vidéo de la pièce au Sony Center, Potsdamer Platz dimanche 11 mai à 16h.

 

Remarque: Trois pièces sont diffusées gratuitement au Sony Center: vous pouvez aussi voir“Fegefeuer in Ingolstadt” vendredi 9 mai à 19h et “Zement” le samedi 10 mai à 16h (ma courte critique ici).

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Ouverture du TT: Les géants, le passé et le présent

La 51e édition du Theatertreffen, « plus intéressants que jamais » (!), selon le directeur artistique du Haus der Berliner Festspiele Thomas Oberender, a été inaugurée par une constellation prestigieuse : la mise en scène monumentale, par Dimiter Gotscheff, du texte “Ciment” de Heiner Müller.

Deux icônes décédées (Gotscheff est mort quelques mois après la première de cette ultime pièce), introduites par une icône vivante : Alexander Kluge. Avant que la pièce ne commence, ses courts-métrages ont été projetés. Ils montrent tour à tour Gotscheff lisant et Müller causant (ou plutôt fumant en silence en écoutant Kluge parler, poser des questions et y répondre lui-même). La réaction du public – un rire attendri – est éloquente et montre à quel point on est attaché, ici, à ces trois hommes. Dans son discours, Kluge s’est exprimé sur le rôle du théâtre : en rendant possible un dialogue avec les morts, le théâtre compose, mieux que n’importe quelle suite d’informations, une image de la complexité du présent. « J’aimerais les avoir tous les deux avec nous ce soir », conclut-il, ce que le public semble approuver.

„Ciment”, de Heiner Müller
Mise en scène: Dimiter Gotscheff
Première: 5. Mai 2013, Residenztheater Munich
– une courte critique initialement publiée en anglais dans le cadre d’une contribution collective

Une bande de personnages en haillons nous fixe dans le silence complet : la version de Gotscheff du “Ciment” de Heiner Müller commence avec une image forte de la Russie Soviétique des années 1920. C’est l’histoire, entrecoupée d’éléments de mythologie antique, de Gleb Shumalov, un homme de retour dans sa ville natale après trois ans de guerre civile. En arrivant, il trouve un monde communiste tragique et auto-destructeur, où chacun est un ennemi potentiel à tuer, où même sa femme Dasha est devenue froide et distante – l’extraordinaire Bibiana Beglau.

L’actrice donne à son personnage les plus subtiles variations de tons, passant d’une voix presque inhumaine à une tendresse extrême ou une grande détermination, alors qu’elle dévoile son passé tout en se positionnant sur l’émancipation de la femme. La tension de toute la pièce est faite de cet équilibre délicat entre silences perturbants et sons frappants, qu’il s’agisse des chants profonds de l’actrice Valery Tscheplanowa ou du bruit des blocs de ciments violemment posés sur le sol par le personnage principal.

Après une première partie fascinante, la pièce se perd malheureusement dans d’interminables discussions et discours jusqu’à devenir réellement insupportable – ce que l’on peut, au fond, interpréter comme une manière de transmettre l’expérience de la lourdeur structurelle de ce monde en perdition.

Retrouvez cet article sur Berlin Poche. 

Photo: Armin Smailovic

TT-Skizze // Sketch #2

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TT-Opening: Thomas Oberender’s interesting statement (“This year the Theatertreffen will be more interesting than never before”).
More on the video and the article.

TT-Ouverture: Affirmation intéressante de Thomas Oberender (“Cette année le Theatertreffen sera plus intéressant que jamais”).
Plus d’infos sur le discours (en allemand) dans l’article.