Première invitation aux TT: L' “Oncle Vanya” de Robert Borgmann

Manque d’imagination ? Raisons structurelles ? Le jury des Theatertreffen a tendance à inviter, année après année, toujours les mêmes metteurs en scène à présenter leurs travaux les plus “remarquables”. Dans ce contexte, les metteurs en scène nouvellement admis au club sont d’autant plus intrigants. Deux jeunes recrues cette année: Susanne Kennedy, dont le “Fegefeuer in Ingolstadt” a été inauguré hier soir, et Robert Borgmann avec son “Oncle Vania” de Stuttgart, un classique de Tchekhov – l’illustre auteur russe est, lui, un vieil ami du festival, le deuxième auteur le plus “invité”, après William Shakespeare.

 

L’”Oncle Vania” de Borgmann – le 7ème Oncle Vania de l’histoire des Theatertreffen – surprend par son rythme lent, ses images fortes et inattendues, et sa libre restructuration du texte dans la deuxième partie. “Impossible d’imaginer ce genre d’interprétation libre dans un pays anglophone !” affirme mon voisin, un Professeur de théâtre du Canada, qui travaille actuellement sur un ouvrage comparatif à propos des mises en scènes des classiques.

Une image reste scotchée dans mon esprit après le spectacle : une poignée de personnages, éparpillés parmi des chaises de jardin, se parlent sans passion, encerclés par une vieille Volvo qui leur tourne autour, comme en mouvement perpétuel. Ils ont l’air complètement coincés. Ce sentiment est accentué par une musique répétitive (belle composition de Webermichelson) soulignée par d’infinis cris de cigales. C’est l’image de personnages désillusionnés, étriqués, qui ne communiquent plus qu’en se mentant les uns les autres. La jeune et jolie Elena (Sandra Andrejewna), qui joue au badminton avec un membre du public drapée d’un drapeau américain, s’ennuie affreusement dans son union avec le vieux Prof. Serebryakov (Elmar Roloff), si imbu de lui-même qu’il ne voit plus personne. Ils séjournent dans la propriété qui appartenait à l’ancienne femme de Serebryakov, gérée depuis sa mort par sa fille Sonia (Katharina Knapp) et son frère, l’oncle Vania (Peter Kurth). Sonia aime le docteur Astrov (Thomas Lawinky), misanthrope au possible, qui leur rend fréquemment visite, attiré par la beauté d’Elena..

La scène est incroyablement déprimante et ennuyeuse, comme une médiocre barbecue-party dans une banlieue américaine sinistre. Assumant un rythme léthargique, décrit par Christoph Leibold, membre du jury comme un “choix courageux”, Borgmann perd un certain nombre de spectateurs avant la fin de la première partie et gagne les autres pour toujours. Il faut prendre le temps de s’habituer à la lenteur pour la savourer pleinement : l’effort est récompensé par la sensation de les comprendre en profondeur, Serebryakov, Sonia, Elena, Astrov et Vania. Et la liberté d’interprétation de Borgmann faite d’associations d’images est un régal, à commencer par sa scène minimaliste qui comprend la vieille Volvo, des néons dans un caddie et des personnages suspendus au plafond.

“Quand je lis un texte”, explique le metteur en scène, “la première chose qui m’apparaît sont les images, comme ce moment où Vania tombe du ciel. Certaines images peuvent être absurdes, ensuite je les assemble et cela prend sens. C’est à partir de là que ces images se remplissent de personnages.” Ceux-ci sont interprétés de manière assez libre également par l’excellent ensemble de Stuttgart, passant d’exagérations très théâtrales à un jeu presque naturaliste. “Cette liberté était partie intégrante de l’ambiance de travail”, explique l’actrice Katharina Knapp. “Tous les matins nous avons commencé la journée par une séance commune de yoga. Nous avons ainsi développé une telle confiance les uns dans les autres que tout était permis.”

Et tout a été essayé : non seulement Vania tombe effectivement du ciel mais Elena hurle la moitié de son texte dans des costumes extravagants, Sonia déclame seule, avec l’aide de haut-parleurs qui lui répondent, tout le 4ème acte avant que le 3ème acte ne commence alors que tous les autres personnages sont enfermés dans la Volvo, et Vania s’invente tout d’un coup un passé tragique en citant, dans un long monologue, une autre nouvelle de Tchekhov, “La Peur”. Certaines de ces tentatives fonctionnent mieux que d’autres mais l’un dans l’autre, cet “Oncle Vania” laisse une forte impression. Et cela est probablement en partie dû au talent de Borgmann pour les fins remarquables, qu’il s’agisse du show hystérique d’Elena sur le toit de la voiture dans le noir avant la pause, ou de la géniale fin de la pièce (attention spoiler!): alors que tout le monde est parti, Sonia et Vania, laissés seuls à leur destin misérable, sont assis en silence et Sonia se coupe les ongles, bruyamment, en attendant de meilleurs jours.

“Il faut que je le revoie à la télé”, conclue mon autre voisine, une dame d’un certain âge qui ira aussi voir une bonne moitié des pièces présentées aux Theatertreffen. Après avoir été très déçue par la première partie (“Je ne m’étais jamais ennuyée avec Tchekhov!”), elle a admis avoir bien aimé la pièce après la fin de la deuxième partie. Vous pouvez partager avec elle ce programme télé le samedi 17 mai à 20h15 sur 3sat ou ne pas attendre aussi longtemps et profiter de l’ambiance du festival, gratuitement, en assistant à la projection vidéo de la pièce au Sony Center, Potsdamer Platz dimanche 11 mai à 16h.

 

Remarque: Trois pièces sont diffusées gratuitement au Sony Center: vous pouvez aussi voir“Fegefeuer in Ingolstadt” vendredi 9 mai à 19h et “Zement” le samedi 10 mai à 16h (ma courte critique ici).

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